Huile de palme : le (trop) plein

Signataires: Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes pour les Amis de la Terre France,  Alain Karsenty, économiste et chercheur au CIRAD, Département « Environnements et Sociétés » Pierre-Alexandre Teulié, Directeur Général Nestlé France, Matthieu Orphelin, député LREM du Maine et Loire, membre de la Commission Développement Durable de l’Assemblée Nationale.

Depuis une dizaine d’années, la quantité d’huile de palme incorporée dans les carburants a été multipliée par quatorze. Aujourd’hui, 75% de l’huile de palme que nous consommons en France est sous forme de carburant(1) . Et cette tendance risque de s’accélérer dans les 1 prochaines années puisque Total pourrait devenir le premier importateur français d’huile de palme en France avec son projet de «bioraffinerie » d’huile de palme à La Mède (2).

Cette augmentation très rapide et massive s’est traduite par une déforestation galopante en Indonésie et en Malaisie, deux des principaux pays producteurs. La solution proposée qui consiste à mettre en place des certifications de durabilité crédibles pour s’assurer que l’huile de palme utilisée dans les carburants provient exclusivement de plantations anciennes ou cultivées sur des terres dégradées est un premier pas mais reste insuffisante car elle ne tient pas compte des effets indirects de cette augmentation massive. Comme cette surface est limitée, si la demande augmente rapidement, le problème est simplement déplacé ailleurs : les acheteurs les moins exigeants risquent de se fournir dans des nouvelles plantations en défrichant des forêts ou en drainant de fragiles tourbières. Un phénomène exacerbé par les difficultés des pays producteurs à faire respecter leurs propres lois et leurs engagements internationaux.

Ce phénomène est officiellement reconnu par la Commission européenne sous l’appellation Indirect Land Use Change (ILUC) ou Changement d’Affectation des Sols Indirect (CASI) mais pas encore intégré dans les modalités de calcul du bilan carbone des différents agrocarburants. Plusieurs études montrent que si c’était le cas, l’huile de palme serait l’agrocarburant présentant le pire bilan carbone sur le marché (3).

Le 17 janvier 2018, le Parlement Européen a voté à une large majorité un amendement au projet de révision de la directive sur les énergies renouvelables exigeant la fin de l’utilisation de l’huile de palme comme agrocarburant d’ici 2021. Les États-membres et le Parlement Européen doivent maintenant s’accorder sur un texte final avant l’été. Introduire une prise en compte effective des Changement d’Affectation des Sols Indirect (CASI) dans les « critères de durabilité » permettrait de discriminer les biocarburants non pas sur leur pays d’origine mais sur leur impact sur le climat. Si nous souhaitons au niveau mondial avoir la moindre chance d’atteindre les engagements de l’accord de Paris, cette prise en compte est indispensable.

Exclure les biocarburants à fort impact CASI (huile de palme et soja) peut permettre d’éviter le pire à très court terme : si la législation ne change pas, c’est une surface de forêt tropicale de 45 000 km2- une surface équivalente aux Pays-Bas – qui disparaîtra d’ici 2030 rien qu’en Asie du Sud-Est (4) pour cultiver de l’huile de palme et faire rouler nos voitures. Et si d’autres 4 pays ou d’autre secteurs – notamment le transport aérien (5) – se lancent dans l’utilisation 5 d’huile de palme ou de soja dans les carburants, nous n’avons aucune chance d’enrayer la déforestation au niveau mondial.

Un tel coup de frein menace-t-il les petits producteurs ou remet-il en cause le développement des pays émergents ? Bien au contraire, il doit permettre de marquer le début d’un nouveau dialogue international prenant en compte globalement les limites de notre planète et les aspirations de chacun à vivre dignement. Manger ou conduire : il faut choisir. Si dans les pays développés, notre alimentation est trop riche en graisse et en huiles, c’est l’inverse pour une large majorité de l’Humanité : la demande mondiale en huile végétale pour l’alimentation va donc augmenter. Le défi est double : accompagner cette augmentation pour qu’elle profite en priorité aux petits planteurs et s’organiser pour qu’elle ne se réalise pas au détriment des dernières grandes forêts humides du globe.

Notre regard sur les forêts doit également changer : leur destruction systématique ne doit plus être la seule option de développement mais au contraire les efforts des pays, des communautés locales et autochtones qui les protègent au bénéfice de l’ensemble de l’Humanité doivent être mieux reconnus et valorisés.

En renonçant à utiliser de l’huile de palme pour faire rouler ses voitures, l’Europe offre une formidable chance à l’ensemble de la communauté internationale de répondre à des besoins alimentaires et ouvre la voie à une meilleure protection de ces écosystèmes si importants pour notre avenir commun.

1 ​La France consomme 856 kt d’huile de palme, dont 650 kt sous forme de carburant soit 75.9% (p.11​, Durabilité de l’huile de palme et des autres huiles végétales, CGAER/CGDD, mai 2017).

2 ​Total ne souhaite pas communiquer publiquement son plan d’approvisionnement mais​ mentionne dans le dossier d’enquête publique​ un approvisionnement de 650 kt dont 450 kt en huiles végétales “en première approche de l’huile de palme brute “ et 100 kt de dérivés d’huile de palme.

3 ​Ecofys, IIASA & E4tech, 2015. L’impact des biocarburants consommés dans l’UE sur le changement d’affectation des terres. Étude commandée pour la Commission européenne. Téléchargeable ici : ​https://ec.europa.eu/energy/sites/ener/files/documents/Final%20​ Report_GLOBIOM_publication.pdf

4 https://news.mongabay.com/2018/01/biofuel-boost-threatens-even-greater-deforestation-in-indonesia-malaysia-study/

5 ​http://www.biofuelwatch.org.uk/2017/aviation-biofuels-open-letter/